Les mots et les choses

Ụne archéologie des sciences humaines
Michel Foucault, 1966
Tel, Gallimard

I

Préface

p. 7-8
[Borges] cite « une certaine encyclopédie chinoise » où il est écrit que « les animaux se divisent en : a) appartenant à l'Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s'agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches ». Dans l'émerveillement de cette taxinomie, ce qu'on rejoint d'un bond, ce qui, à la faveur de l'apologue, nous est indiqué comme le charme exotique d'une autre pensée, c'est la limite de la nôtre : l'impossibilité nue de penser cela.

[...] Où peuvent-ils se juxtaposer sinon dans le non-lieu du langage ?

p. 13
Ce qu'on voudrait mettre au jour, c'est le champ épistémologique, l'épistémè, où les connaissances [...] manifestent [une histoire qui est] celle de leurs conditions de possiblité [...] Plutôt que d'une histoire [...] il s'agit d'une « archéologie ».
Or, cette enquête archéologique a montré deux grandes discontinuités dans l'épistémè de la culture occidentale : celle qui inaugure l'âge classique (vers le milieu du XVIIe siècle), et celle qui, au début du XIXe marque le seuil de notre modernité. L'ordre sur fond duquel nous pensons n'a pas le même mode d'être que celui des classiques.
p. 14
La théorie de la représentation disparaît comme fondement général de tous les ordres possibles ; le langage [...] s'efface à son tour ; une historicité profonde pénètre au cœur des choses ; [...] et surtout le langage perd sa place privilégiée et devient à son tour une figure de l'histoire cohérente avec l'épaisseur de son passé.

p. 15

L'homme, à son tour, entre [...] dans le champ du savoir occidental [...] l'homme n'est qu'une invention récente [...]
L'histoire de la folie serait l'histoire de l'Autre [...] ; l'histoire de l'ordre des choses serait l'histoire du Même [...]

Chapitre II : La prose du monde

I. Les quatre similitudes

II. Les signatures

p. 40
Convenientia, aemulatio, analogie et sympathie nous disent comment le monde doit se replier sur lui-même, se reboubler, se réfléchir ou s'enchaîner pour que les choses puissent se ressembler.

III. Les limites du monde

p. 47
Ainsi conçue, la science de cette époque [XVIe] apparaît dotée d'une structure faible ; elle ne searit que le lieu libéral d'un affrontement entre la fidélité aux Anciens, le gou^t pour le merveilleux, et une attention déjà éveillée aur cette souveraine rationalité en laquelle nous nous reconnaissons.

Chapitre III : Représenter

I. Don Quichotte

p. 61

L'exploit doit être preuve : il consiste non pas à triompher réellement
—c'est pourquoi la victoire n'importe pas au fond—, mais à transformer la réalité en signe. En signe que les signes du langage sont bien conformes aux choses elles-mêmes. Don Quichotte lit le monde pour démontrer les livres.

Tout son chemin est une quête aux similitudes : les moindres analogies sont sollicitées comme des signes assoupis [...]

p. 62

Le langage pourtant n'est pas devenu tout à fait impuissant. Il détient désormais de nouveaux pouvoirs, et qui lui sont propres. Dans la deuxième partie du roman, Don Quichotte rencontre des personnages qui ont lu la première partie du texte et qui le reconnaissent, lui, homme réel, pour le héros du livre. Le texte de Cervantes se replie sur lui-méme [...]

p. 64

Entre eux [le fou et le poète] s'est ouvert l'espace d'un savoir où, par une rupture essentielle dans le monde occidental, il ne sera plus question des similitudes, mais des identités et des différences.

II. L'ordre

p. 66
Il existe deux formes de comparaison, et il n'en existe que deux : la comparaison de la mesure et celle de l'ordre.

VI. « Mathesis » et « taxinomia »

p. 87
Science générale de l'ordre
Natures simples Représentations complexes
 
Mathesis   Taxinomia
 
Algèbre Signes
p. 90
De cet espace en tableau, il faut entreprendre maintenant l'analyse, là où il apparaît sous sa forme la plus claire, c'est-à-dire dans la théorie du langage, de la classification et de la monnaie.

Chapitre IV : Parler

II. La grammaire générale

p. 102
Le vieux rapport au texte par quoi la Renaissance définissait l'érudition s'est maintenant transformé : il est devenu à l'âge classique le rapport au pur élément de la langue.
p. 103, note 1
[Le] savoir des Anciens et surtout des Égyptiens n'a pas été d'abord secret puis public, mais [...] d'abord bâti en commun, il fut ensuite confisqué, masqué et travesti par les prêtres. L'ésotérisme, loin d'être la forme première du savoir, n'en est que la perversion.

Chapitre V : Classer

III. La structure

p. 144

L'observation, à partir du XVIIe siècle, est une connaissance sensible assortie de conditions systématiquement négatives.

IV. Le caractère

pp. 151-152
[Deux types de techniques] Ou bien faire des comparaisons totales, mais à l'intérieur de groupes empiriquement constitués où le nombre des ressemblances est manifestement si élevé que l'énumération des différences ne sera pas longue à parachever ; et ainsi de proche en proche, l'établissement des identités et des distinctions pourra être assuré. Ou bien choisir un ensemble fini, et relativement limité, de traits dont on étudiera chez tous les individus qui se présentent, les constantes et les variations. Ce dernier procédé, c'est ce qu'on a appelé le Système. L'autre, la Méthode. On les oppose comme on oppose Linné à Buffon, à Adanson, à [...] Jussieu.
p. 155
On voit tout de suite ce qui oppose méthode et système. Il ne peut y avoir qu'une méthode ; on peut inventer et appliquer un nombre considérable de systèmes.
p. 158
Les lois internes de l'organisme deviendront, à la place des caractères différentiels, l'objet des sciences de la nature.

VII Le discours de la nature

p. 170
La théorie de l'histoire naturelle n'est pas dissociable de celle du langage.
p. 172
Dans le langage spontané et « mal fait », les quatre éléments (proposition, articulation, désignation, dérivation) laissent entre eux des interstices ouverts [...] L'histoire naturelle ne sera une langue bien faite que si le jeu est fermé.
p. 175
Alors que Hume faisait du problème de la causalité un cas de l'interrogation générale sur les ressemblances, Kant, en isolant la causalité, renverse la question ; là où il s'agissait d'établir les relations d'identité et de distinction sur le fond continu des similitudes, il fait apparaître le problème inverse de la synthèse du divers.

Chapitre VI : Échanger

I. L'analyse des richesses

p. 178

En fait, les concepts de monnaie, de prix, de valeur, de circulation, de marché, n'ont pas été pensés, au XVIIe et au XVIIIe siècle, à partir d'un futur qui les attendait dans l'ombre, mais bien sur le sol d'une disposition épistémologique rigoureuse et générale.

II. Monnaie et prix

p. 185
La connaissance divine [...] n'est pas donnée à l'homme. Sauf par instants et comme par chance aux esprits qui savent guetter : c'est-à-dire aux marchands

III. Le mercantilisme

p. 186
Le beau métal était, de soi, marque de la richesse ; son éclat enfloui indiquait assez qu'il était à la fois présence cachée et visible signature de toutes les richesses du monde. C'est pour cette raison qu'il avait un prix ; pour cette raison aussi qu'il mesurait tous les prix ; pour cette raison enfin qu'on pouvait l'échanger [...] Au XVIIe siècle, on attribue toujours ces trois propriétés à la monnaie, mais on les fait reposer toutes trois, non plus sur la première (avoir du prix), mais sur la dernière (se substituer à ce qui a du prix).
p. 190
Les rapports entre richesse et monnaie s'établissent donc dans la circulation et l'échange, non plus dans la « préciosité » du métal.

IV. Le gage et le prix

p. 195

Law, avec ses partisans, ne s'oppose pas à son siècle comme le génial —ou imprudent— précurseur des monnaies fiduciaires. sur le même mode que ses adversaires, il définit la monnaie comme gage. Mais il pense que le fondement en sera mieux assuré (à la fois plus abondant et plus stable) par une marchandise extérieure à l'espèce monétaire elle-même ; ses adversaires, en revanche, pensent qu'il sera mieux assuré (plus certain et moins soumis aux spéculations) par la substance métallique qui constitue la réalité matérielle de la monnaie.

V. La formation de la valeur

p. 205

Former de la valeur, ce n'est donc pas satisfaire des besoins plus nombreux ; c'est sacrifier des biens pour en échanger d'autres. Les valeurs forment le négatif des biens.

II

Chapitre VII : Les limites de la représentation

I. L'âge de l'histoire

p. 229
Les dernières années du XVIIIe siècle sont rompues par une discontinuité sys=métrique de celle qui avait brisé, au début du XVIIe, la pensée de la Renaissance.
p. 230
L'archéologie [analysera], pour la grammaire, l'effacement du rôle majeur prêté au nom, et l'importance nouvelle des systèmes de flexion ; ou encore la subordination, dans le vivant, ducaractère à la fonction.

V. Idéologie et critique

p. 250

À partir de cet événement, ce qui valorise les objets du désir, ce ne sont plus seulement les autres objects que le désir peut se représenter, mais un élément irréductible à cette représentation : le travail ; ce qui permet de caractériser un être naturel, ce ne sont plus les éléments qu'on peut analyser sur les représentations qu'on se fait de lui et des autres, c'est un certain rapport intérieur à cet être, et qu'on appelle son organisation ; ce qui permet de définir une langue, ce n'est pas la manière dont elle représente les représentations, mais une certaine architecture interne, une certaine manière de modifier les mots eux-mêmes selon la posture grammaticale qu'ils occupent les uns par rapport aux autres : c'est son système flexionnel.
p. 253
Smith, Jussieu, W. Jones.

Chapitre VIII : Travail, vie, Langage

I. Les nouvelles empiricités

p. 263
Smith, Jussieu, Wilkins
p. 264
Grimm, Bopp
p. 265
La constitution de ces modes fondamentaux, elle est sans doute enfouie loin dans l'épaisseur des couches archéologiques : on peut, cependant, en déceler quelques signes à travers les œuvres de Ricardo pour l'économie, de Cuvier pour la biologie, de Bopp pour la philologie.

IV. Bopp

p. 294
Grimm, Schlegel, Rask, Bopp : naissance de la philologie.

Chapitre IX. L'homme et ses doubles

III. l'analytique de la finitude

p. 324
Dans la représentation, les êtres ne manifestent plus leur identité, mais le rapport extérieur qu'ils établissent à l'être humain.

Note 1 p. 339

[L]e moment kantien : c'est la découverte que le sujet, en tant qu'il est raisonnable, se donne à lui-même sa propre loi, qui est la loi universelle.

Chapitre X. Les sciences humaines

I. Le trièdre des savoirs

pp. 355-356
Le champ épistémologique que parcourent les sciences humaines n'a pas été prescrit à l'avance : [...] l'homme n'existait pas. [...] l'homme s'est consituté dans la culture occidentale à la fois comme ce qu'il faut penser et ce qu'il y a à savoir.

III. Les trois modèles

p. 368
Trois domaines [constituants] : biologie, économie, étude du langage.
p. 369
Trois couples de la fonction et de laforme, du conflit et de la règle, dela signification et du système couvrent sans résidu le domaine entier de la connaissance de l'homme.
p. 378
La culture occidentale a constitué, sous le nom d'homme, un être qui [...] doit être domaine positif du savoir et ne peut pas être objet de science.

VI

p. 398
L'homme est une invention dont l'archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine.

Philosophie
Marc Girod