Le Capitalisme cognitif

La Nouvelle Grande Transformation
Yann Moulier-Boutang, 2007
Nouvelle édition,
Multitudes/Idées, Éditions Amsterdam

Un bouillonnement dans le cadre d'un Forum Action Modernités.
L'auteur propose de considérer trois phases du capitalisme :

  1. mercantile
  2. industriel
  3. cognitif
Il rejette donc le néolibéralisme ainsi que le capitalisme financier en tant que phases. L'idée d'une capitalisation de la connaissance me semble contestable (ainsi qu'à au moins un de ses interlocuteurs), en particulier face aux développements liés à l'intelligence artificielle (postérieurs à cette réflexion), qui ne font pas grand cas des savoirs, ni des compétences humaines en général.
Le sous-titre renvoit à l'œuvre de Karl Polanyi, mais la référence à celle de Boltanski/Chiapello, en particulier à la « critique artiste », me paraît plus directe.

I. Les nouvelles frontières de l'économie politique

3. La revanche des externalités, p. 56
Les problèmes auxquels a à faire face [la] réduction au tout-marchand sont au nombre de trois.
[Les] biens publics (comme la lumière du phare indispensable aux navires pour qu'ils ne se fracassent pas sur les rochers les jours de tempête) définis par un usage collectif ne peuvent être financés que par l'impôt.

Il devient techniquement très difficile, même si les prix sont alloués par un mécanisme de marché, de ne pas avoir une interférence constante de prix administrés. Définir le prix du kilowatt nucléaire sans intégrer le coût du recyclage de ce produit dangereux et le surcroît de précaution qui entoure son transport (peur du terrorisme, réaction des populations) est illusoire. Les économistes standard se tirent de ce mauvais pas en disant que si tout n'a pas un prix, tout a un coût et s'en remettent du même coup à la puissance publique.

[La] science et la connaissance dans leurs mécanismes de production et dans leurs effets positifs sont des biens quasi-publics.
4. Le travail immatériel, p. 57
[Toute activité productive, abstraction faite de son caractère utile, est une dépense de force humaine.
Marx, Le Capital, Livre I
Le travail abstrait pour Marx est une affaire de valeur d'échange et, en aucune façon, de valeur d'usage.
5. L'intelligence collective ou l'intangible par excellence, p. 62
Méfions-nous de [l']idée selon laquelle l'industrie et la production matérielle et industrielle « ne mentent pas ». Elle pourrait nous conduire des lignes Maginot protectionnistes et nationalistes à un franc pétainisme, ainsi qu'à un soutien inconditionnel de l'emploi dans les industries de l'armement, alors qu'il faudrait prioritairement investir dans les emplois liés à l'innovation en vue d'un développement écologique soutenable et en vue de la paix et de la justice à l'échelle planétaire.

II. Ce que n'est pas le capitalisme cognitif

III. Ce qu'est le capitalisme cognitif

2. Un troisième capitalisme pour l'économie-mode globalisée, p. 85
[Le] capitalisme cognitif est [...] fondé sur l'accumulation du capital immatériel, la diffusion du savoir et le rôle moteur de l'économie de la connaissance.
3. Les 15 marqueurs du capitalisme cognitif, p. 87
L'actif stratégique pour l'entreprise est ce qui lui permet de garder la maîtrise sur le processus de valorisation dans son ensemble.
5. La grande transformation du travail : comment prendre le problème ? p. 99
Le grand trait de génie de Marx et d'Engels n'est pas d'avoir étudié la population laborieuse la plus nombreuse en Angleterre, (c'étaient les domestiques qui se comptaient par millions) mais les quelques 150 000 ouvriers des usines de Manchester.
6. Division du travail : ni le marché ni la hiérarchie, le réseau numérique, p. 102
[Dans] La Richesse des nations (1776) [le] travail passe au premier plan [...] [La] civilisation capitaliste , qu'elle soit mercantiliste, esclavagiste ou industrielle et salariale, s'est caractérisée par rapport aux précédentes par le passage de 800 heures de travail par an à plus de 2000 heures.
p. 109
Pour mémoire, la France est à la traîne des pays développés avec moins de 37 % des nouvelles classes d'âge passées par l'Université [67 % aux États-unis et en Europe du Nord].
8. Les attracteurs du travail-invention : l'art, l'Université et la libido sciendi, p. 121
[Les] incitations directes ou indirectes auxquelles le capitalisme industriel a eu recours [...] relèvent de deux types de satisfaction [...] : la libido sentiendi (entendue au sens restreint du désir de jouir du maximum de biens matériels en tant que consommateur ou homo œconomicus maximisant son utilité) et la libido dominandi (ou désir de dominer autrui, d'exercer un pouvoir) [...]
Mais dans le capitalisme cognitif, nous assistons à l'émergence de l'exploitation systématique d'une troisième passion [...] la libido sciendi, ou passion d'apprendre et goût du jeu de la connaissance.

IV. Nouveau capitalisme, nouvelles contradictions

2. La bataille des nouvelles clôtures ou la révolution rampante des droits de propriété, p. 155
Le point de vue juridique définit [...] deux niveaux de dispositifs. [Le] premier comporte les formes de délimitation des usages, de la jouissance du fruit et de l'aliénabilité d'actifs. Le second a trait aux conditions d'exécution des règles qui déterminent l'usus (faculté de jouir de), le fructus (faculté de tirer un revenu de) et l'abusus (faculté de vendre) un bien.
Note 9
Pour être complet, on ajoute le droit de modifier le bien et le droit de passage [see Elinor Ostrom].

V. Du côté des classes sociales : la composition du capitalisme cognitif

2. Ce que révèle la nouvelle pauvreté : précarité et inégalité, p. 194
Les situations de travail qui se sont développées le plus du fait de la progression du capital cognitif, sont celles qui se sont retrouvées le moins protégées.

VI. Bouclage macroéconomique : pour aller plus loin que la critique du néolibéralisme et de la financiarisation

3. La question de l'immatériel et de sa prise en compte dans l'entreprise, note 7
Les stock-options sont un moyen de rémunérer des salariés, non pas en salaire directement exigible, mais en droit d'acheter quand ils le voudront dans le futur des actions de l'entreprise à leur cours actuel [...] Si le cours monte, il sera gagnant [...] Ce dispositif a un rôle incitatif évident. Le salarié est intéressé à la performance de son entreprise. [Il est aussi] incité à prolonger son contrat.
4. Les transformations du marché du travail : le travail para-subordonné, p. 209
Dans le salariat historique, le salarié avait été délivré de la dépendance aux aléas du marché. Dans la salariat para-subordonné [Alain Supiot], le lien de subordination est gommé ; la subordination est maintenue en réalité par un contrat de fourniture de prestation qui relève du marché commercial et [n'est donc] pas encadré par le droit du travail.
6. L'instabilité intrinsèque du capitalisme cognitif, p. 214
Dans le domaine de l'innovation, les entreprises privées ainsi [lèvent des fonds sur les marchés financiers et] n'assument plus directement le risque, mais le transfèrent sur les ménages ; exactement comme [l'État] pour la gestion de la protection sociale par la capitalisation [...]
Il faut une contrepartie comptable aux investisseurs [entreprises de l'immatériel] : c'est la prise de brevets qui a explosé dans ce domaine et celui des logiciels.
p. 215
La financiarisation, s'agissant de biens-connaissance, paraît dans un premier temps, lever les obstacles que ceux-ci présentent à leur transformation en biens rivaux, divisibles et excluables. Mais elle réclame, à l'ère du numérique, la création de clôtures par de nouveaux droits de propriété et de droits de gestion numérique. Ces nouvelles clôtures ont un effet dépressif sur l'intensité et la qualité de l'innovation.

VII. Envoi : manifeste de la société pollen

VIII. Débat autour de la théorie du capitalisme cognitif

Philippe Aigrain : Capitalisme cognitif et politiques qualitatives après la révolution informationnelle
Olivier Assouly : Les enjeux esthétiques du capitalisme cognitif
François Fourquet : Critique de la raison cognitive, p. 275
Le service improductif
La consommation s'oppose à l'accumulation (produit intérieur = consommation finale + formation de capital). Seule l'accumulation est source de richesse-puissance. Le service, attiré par sa ressemblance avec la consommation, sera considéré comme une dépense inutile.
p. 276
Ce que je mets en doute dans l'affirmation de Yann Moulier Boutang comme quoi « le noyau central de la valeurrepose maintenant sur les immatériels », c'est juste le mot « maintenant » ; j'aurais écrit « depuis toujours ».
Michel Henochsberg : Yann Moulier Boutang et le spectre de la critique de l'économie politique, p. 279
Capitalisme et capital sont obsolètes
Rappelons-nous l'introduction du capital à la section II du livre I [du Capital de Marx] : Le capital est le nom que revêt l'argent quand sa circulation se révèle être productive.
p. 281
Aujourd'hui la valeur n'est plus capitaliste dans la mesure où elle n'est plus liée à un mouvement cumulatif grossissant endogène de type accumulation.
Philippe Lemoine : La troisième fable des abeilles
Antoine Rébiscoul : Immatériel 2 : Le besoin d'un concept
Yann Moulier Boutang : Pistes d'accès

The Great Transformation, Le Nouvel Esprit du Capitalisme, Bullsh*t Jobs
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