L'immatériel

Connaissance, valeur et capital
André Gorz, 2003, appendices de 2004 et 2007 respectivement
Gallimard, Folio Essais, 2026

Le savoir, libre et gratuit, contredit la logique concurrentielle du marché. Création de monopoles, droits et brevets, surveillance des cadres... Tous les moyens sont bons pour y remédier et retrancher du bien commun ce qui peut l'être.

Préface de Christophe Fourel et Cédric Villani

p. 12
Dans les années 2010, on ne comptait plus les projets visant à quantifier le patrimoine immatériel des entreprises, et la monétarisation de l'économie numérique a pris une dimension inouïe.
p. 13
Le capitalisme cognitif n'est pas une transition heureuse, mais une réponse à la crise du capitalisme, créant autant de problèmes qu'elle en résout temporairement.
p. 14
Dans les communautés anarcho-communistes virtuelles d'Internet, Gorz retrouve l'idéal marxien de la libre appropriation des moyens de production [...]
Ce paradigme de libre coopération productive est, pour Gorz, structurellement antagoniste à la logique du capital [...]
Même si la communauté de logiciel libre n'a plus la même visibilité que dans les années 2000.

Introduction

Qu'est-ce que la richesse ? p. 28
Une croissance économique basée sur le pillage des biens communs et l'amputation du domaine public engendre la misère et non le bien-être.
p. 29
Contrairement à l'opinion la plus répandue, la connaissance n'apparaît pas chez [les hackers du logiciel libre] comme un ensemble d'informations formalisées, mais comme une activité sociale qui développe des rapports communicationnels et égalitaires, exempts de domination.

Chapitre premier. Le travail immatériel

Travailler c'est se produire, p. 40
Yann Moulier-Boutang appelle « exploitation au deuxième degré » cette « subsomption sous le capital du travail collectif comme travail vivant et non comme pouvoir de la science et des machines ». « Le travailleur se présente [...] comme s'étant produit et continuant à se produire lui-même. »
Le revenu d'existence : deux conceptions, p. 51
Celle qui y voit le moyen de soustraire la vie à l'imaginaire marchand et à la mise au travail totale, et celle qui au contraire, y voit une nécessaire rémunération du temps hors travail dont la contribution à la productivité du travail est devenue décisive.

Chapitre II. Le capital immatériel

La crise du concept de valeur, p. 57
Le concept de valeur, au sens économique de valeur d'échange, ne s'applique donc qu'aux marchandises, c'est-à-dire à des biens et des services qui ont été produits en vue de leur échange marchand.
Connaissance, valeur et capital, p. 64
Un premier pas vers [la « capitalisation »] aura lieu vers 1880 quand Carl Duisberg industrialise, chez Bayer, le travail de recherche dans l'industrie chimique. La production de connaissance y est assujettie à la même division hiérarchique du travail, à la même parcellisation des tâches, à la même séparation du travail intellectuel et du travail manuel que dans les industries manufacturières. Le but est le même : il s'agit de reproduire dans le domaine de la production des connaissances la même [...] dépossession qui, dans les manufactures, avait permis au capital de ruiner les artisans indépendants et de généraliser le salariat.
p. 66
La valeur d'échange de la connaissance est donc entièrement liée à la capacité pratique de limiter sa diffusion libre, c'est-à-dire de limiter avec des moyens juridiques (brevets, droits d'auteur, licences, contrats) ou monopolistes la possibilité de copier, d'imiter, de « réinventer », d'apprendre des connaissances des autres [...]
La rareté de la connaissance, ce qui lui donne de la valeur, est donc de nature artificielle.
p. 68
La connaissance ouvre [...] la perspective d'une évolution de l'économie vers l'économie de l'abondance [...] Le « capitalisme cognitif » est la crise du capitalisme tout court.
Transformations de la connaissance en capital immatériel, p. 70
Du miracle au mirage
La dimension immatérielle [marque, nouveauté] des produits l'emporte sur leur réalité matérielle ; leur valeur symbolique, esthétique ou sociale, sur leur valeur d'usage pratique et [...] sur leur valeur d'échange, qu'elle gomme.
p. 78
Comment une société basée sur la production peut-elle se perpétuer quand cette production valorise de moins en moins de travail et distribue de moins en moins de moyens de paiement ? [...]
Elle distribue du pouvoir d'achat gagé sur des valeurs financières fictives et spéculatives, c'est-à-dire du vent. Elle crée de l'argent ex nihilo.
La production du consommateur, p. 86
Cette nouvelle espèce d'acheteurs qui « n'ont pas besoin de ce qu'ils désirent et ne désirent pas ce dont ils ont besoin ». C'est là la définition du consommateur telle que l'a conçue, mieux : inventée, un neveu de Freud, Edward Bernays, au début des années 1920.
p. 88
Bernays était parfaitement conscient d'avoir transformé des citoyens potentiellement dangereux pour l'ordre établi en consommateurs dociles.
Valeurs intrinsèques et richesses hors mesure. Les externalités, p. 94
Les mots ne sont pas innocents quand ils incluent « naïvement » dans les rapports sociaux du capital ce qui, il y a quelques années encore, semblait devoir leur échapper. [...]
« la connaissance peut être considérée comme la nouvelle forme du capital à travers laquelle s'exprime la capacité de création des sociétés modernes »
Cette « nouvelle forme de capital » diffère pourtant fonadmentalement du capital au sens économique. Elle n'est pas originellement acquise ou produite pour devenir ou rester la propriété privée de ses détenteurs [...] Elle n'est pas originellement accumulée pour servir de moyen de production, mais pour satisfaire le besoin, la passion de connaître [...] Elle ne résulte pas de la survaleur tirée de l'exploitation du travail. Elle est richesse et source de richesse même quand elle ne donne naissance à rien qui puisse être vendu.
p. 97
Les créations esthétiques, cognitives, idéelles ne sont jamais réellement « échangées » [...] puisque celui qui les transmet ne les perd pas [...]
« L'économie de la connaissance » contient donc en son fond une négation de l'économie capitaliste marchande.
p. 100
La thèse de [la « prédation d'externalités »] se trouve soulignée par Marx dans [le Capital] : [...] Chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol [...]

Chapitre III. Vers une société de l'intelligence ?...

Qu'est-ce que la richesse ? p. 104
Le capitalisme ne peut se maintenir comme capitalisme cognitif qu'en employant une ressource humaine abondante à transformer en rareté. Cette rareté est produite par la spécialisation parcellaire des connaissances, par les obstacles dressés à leur diffusion et à leur mise en commun, et par l'impératif de leur valorisation.
Les dissidents du capitalisme numérique, p. 112
90 % des fruits de quinze années de croissance économique ont été accaparés par les 5 % les plus riches de la population, et, plus fort encore, 60 % par les 1 % les plus riches.
Un autre monde est possible, p. 120
La pratique est le programme.

Chapitre IV. ...Ou vers une civilisation post-humaine ?

Connaissance vs savoir, science vs monde sensible : progressions du déshumain, p. 139
Le développement des connaissances techno-scientifiques, cristallisées dans les machineries du capital, n'a pas engendré une société de l'intelligence mais [...] une société de l'ignorance. La grande majorité connaît de plus en plus de choses mais en sait et en comprend de moins en moins.
De l'intelligence artificielle à la vie artificielle, p. 160
L'ambition des pionniers de l'IA et de la VA [est] d'abolir la nature et le genre humain pour créer une « super-civilisation » robotique, un « au-delà de l'humanité » qui façonnera l'univers à son image et « transformera l'être humain en quelque chose de complètement différent ».

Appendice 1. Économie de la connaissance, exploitation des savoirs

Entretien d'André Gorz avec Carlo Vercellone et Yann Moulier-Boutang, p. 183
Jusqu'ici on définissait l'exploitation comme l'extorsion d'un surtravail. C'est-à-dire d'une part de travail non rémunérée fournie involontairement dans le cadre d'un contrat de travail [...]
L'exploitation prend l'apparence de « l'autoexploitation » ou de la « servitude volontaire ».
p. 190
Connaissance renvoie à un objet — elle est transitive, « objective » — tandis que le savoir renvoie à la capacité d'un sujet vivant.
pp. 195-196
Ni mesurables selon un étalon commun, ni échangeables, les savoirs et les connaissances valent principalement par leur valeur d'usage ou leur valeur intrinsèque.
Dans la mesure où elles sont formalisables, les connaissances sont devenues indéfiniment réplicables, donc potentiellement abondantes.
Leur coût tend à devenir négligeable quand elles sont librement accessibles [...] La valeur marchande des connaissances dépend donc de la possibilité de les raréfier [...]
Si, comme vous le suggérez parfois, le capitalisme cognitif est la solution que cherche le capitalisme industriel à sa crise de suraccumulation, cette solution me semble créer plus de problèmes qu'elle n'en résout.

Appendice 2. Penser l'exode de la société du travail et de la marchandise

p. 203
L'allocation universelle d'un revenu social garanti (RSG) est-elle compatible avec le capitalisme ?
Le capitalisme mort-vivant
Taxe Tobin
L'industrie financière, p. 209
Les transactions financières rapportent depuis le début des années 1980 plus d'argent, globalement, que les capitaux investis dans la production de marchandises, matérielles ou non ; l'achat et la vente de capital fictif sur les marchés boursiers rapportent plus que la valorisation productive du capital réel.
p. 210
Pourquoi ne pas recourir à la création monétaire ex nihilo à laquelle l'industrie financière recourt, en fait, de façon déguisée, pour créer du pouvoir d'achat à des fins sociales et pour financer des infrastructures, de la recherche, de la production de « capital humain » ?
La crise
Amorcer la rupture
Capital humain
L'appropriation du travail
Autovalorisation ? p. 223
[A-priori] le « capitalisme cognitif » reste dans les limites d'une poursuite de la valorisation de la valeur.
Autoproduction high-tech

Ni Dieu ni gène, The Singularity is Near, Le Capitalisme cognitif,
Politique